Pianiste Américain né à Allentown, Pennsylvannie le 8 Mai 1945 !
Keith Jarrett est pour moi Le Musicien Universel par excellence…
C’est l’unique grande star du Jazz à pouvoir, partout dans le monde, réunir des foules considérables pour jouer du Jazz accoustique. C’est le seul Jazzman à pouvoir faire croire à des non initiés que le langage de cette musique est facile.
Car Keith Jarrett n’est pas un Jazzman comme les autres : c’est un créateur de Musiques …
A la différence d’ Oscar Peterson ou de Michel Petrucciani, je n’ai jamais eu la chance de le rencontrer et pourtant, de ces trois pianistes, c’est celui que je connais le mieux …
Je l’ai entendu pour la première fois en 1978 lors d’une boom d’étudiants en musicologie losrqu’un de mes copains, Yves Feger, mis le Köln Concert sur la platine … effet immédiat ! Nous sommes tous restés bouche bée et plus aucun de nous n’a parlé jusqu’à la fin du disque à part pour dire à quel point il trouvait cela extraordinaire !
Encore aujourd’hui ce disque reste si mythique qu’il ne se passe pratiquement pas de semaine sans que quelqu’un m’en parle complètement fasciné …
A ce propos je ne crois pas que cette histoire soit très connue mais cet enregistrement n’aurait pas du voir le jour ! En effet, en arrivant à Cologne, Keith Jarrett et son producteur Manfred Eicher eurent la désagréable surprise de constater que le piano qu’ils avaient réservé avait été donné à quelqu’un d’autre et que le seul piano qui restait était en très mauvais état : un Bôsendorfer de concert certes, mais très fatigué dans les graves et les aigus ; seul le medium était à peu près convenable …
Du coup Manfred Eicher proposa à Keith Jarrett de remettre à plus tard l’enregistrement qui était prévu pour le soir même mais celui-ci lui dit qu’après tout cela ferait toujours une bonne maquette de travail !
Et c’est là que l’on peut prendre conscience du génie de Keith Jarrett : plutôt que d’essayer de tirer du piano toutes les ressources possibles et imaginables comme il en avait l’habitude à l’époque (il n’y a qu’à écouter les disques de la même période) il se borna à improviser des mélodies les plus simples possibles (facile à dire !!!) et à ne pas trop s’aventurer dans toute l’étendue du piano.
D’autant plus qu’il n’avait pas dormi depuis 48 heures !!!
Le reste appartient à l’histoire de la Musique : Keith Jarrett et Manfred Eicher ne se sont pas rendus compte tout de suite que cet enregistrement était magique car trop obnubilés par la mauvaise qualité du piano. Ce n’est qu’en le réécoutant quelques jours plus tard qu’ils furent les premiers auditeurs de ce moment magique et qu’ils se dirent qu’après tout, ils pourraient essayer de mettre cette bande sur le marché …
Restait le problème du son du piano ! Manfred Eicher eut alors une idée de génie qui allait définitivement faire entrer ce disque dans la légende et pour ainsi dire créer le Son ECM : il noya le piano dans une réverbération artificielle tout en accentuant par une équalisation adéquate les défauts de ce piano avec pour résultat ce son unique, mystique pour une musique universelle de simplicité (en apparence tout du moins ! )
Après ce premier contact je contractais un virus qui ne m’a jamais quitté : je devins un fan absolu et commençais mes premiers relevés ; c’est ainsi que chaque fois que j’entendais quelque chose qui frappait ma curiosité je me faisais un devoir de le relever sur une partition … J’ai relevé une bonne partie du Kôln bien avant que cela ne sorte dans le commerce, mais aussi plein de passages de ses autres disques en solos et beaucoup de passages de ses disques de standards en trio, sans oublier quelques solos d’anthologie avec le quartet européen Belonging.
Le principal problème avec Keith Jarrett c’est qu’il ne se répète que très très rarement, du coup il est extrêmement difficile de se faire une idée de son mode de pensée quand il improvise, justement parce qu’il s’impose de ne pas en avoir ! Il est très courant de l’entendre jouer une phrase musicale et de ne plus la trouver dans aucun autre enregistrement bien que pour ma part je trouve cette phrase absolument géniale !!!
C’est un phénomène absolument unique dans l’histoire du Jazz et peut être même de la musique en générale car nous n’avons bien évidemment pas de traces des grands improvisateurs de l’époque romantique comme Listz ,Chopin ou Paganini par exemple …
D’où cet état de transe permanente que l’on peut constater quand on le voit sur scène (ou que l’on devine aisément sur disque) et qui a tant fait parler de lui et souvent en mal par des journalistes, voire des curieux du "phénomène Jarrett ".
Je voudrais ouvrir une petite parenthèse à ce sujet : la plupart du temps ceux-ci ne s’intéressent qu’au superflu, qu’au spectaculaire, sans s’intéresser vraiment à la Musique…
Evidemment, pour la plupart, ils n’ont jamais joué une note de musique de leur vie ou encore essayé d’improviser avec cette note pour en faire de la Musique … C’est exactement ce qu’il s’est passé avec Keith Jarrett pendant très longtemps : accusations de jouer les Divas en refusant de jouer sur certains pianos (car quand on est pianiste on se doit bien évidemment d’accepter de jouer sur n’importe quel piano puisque l’on a l’outrecuidance de ne pas avoir apporté son propre instrument comme les autres musiciens !!!), de demander le silence au public (car celui-ci, du moment qu’il a payé sa place, a tous les droits pendant un concert comme tousser, se moucher, parler etc.etc.) de pousser en permanence des petits cris très désaaaagéaaables voyez vous (ne pourrait il pas jouer en silence comme tout le monde !), en refusant d’être filmé ou photographié à son insu ( très agréable les flashs quand on essaye de se concentrer au maximum !). Etc, etc etc …
J’ai longtemps souffert de cet état de chose en me demandant si nous n’étions pas qu’une seule poignée dans le monde pour constater à quel point cet homme était un génie et que comme avec tous les génies la seule chose qui importait, était leur art. D’autant plus que j’ai assisté à une quinzaine de ses concerts en 20 ans et qu’il s’est à chaque fois montré tout à fait détendu et souriant jusqu’au dernier d’ailleurs, au Palais des Congrès, (qui nous a donné le CD Whisper Not) où il a enchainé rappels sur rappels pour notre plus grand bonheur et certainement le sien !
Aujourd’hui, je suis très satisfait de la place de premier choix qui lui est faite dans tous les médias, ce n’est que justice, permettant ainsi au plus grand nombre de profiter de sa musique . Pour en revenir justement à celle-ci, il me faudrait bien plus que ces quelques lignes pour tenter d’expliquer pourquoi ce musicien est si important. Je vous livre une traduction que j’ai faite de diverses réflexions de sa part qui pourront, je l’espère, vous donner une assez bonne idée de sa démarche …
(Traduit par Serge Forté)
Le piano moderne est à la base, le même depuis 1870. Donc à la base, le même qui a permis des découvertes majeures, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Je pense simplement que cela vient du fait qu’il y a un manque total d’expression. Les gens ont découvert des matériaux nouveaux pour remplacer les anciens, mais il n’y a certainement pas unanimité parmi les pianistes pour dire que ce sont artistiquement parlant de réelles découvertes.
J’ai grandi avec le piano. J’ai appris son langage en même temps que j’ai appris à parler. Il est plus complet, plus subtil, plus vital que les mots. Il peut célébrer, il peut apprendre, il peut atteindre physiologiquement une personne qui peut ressentir s’il ou elle l’aime ou non. Il est de ce fait dangereux.
Vous pouvez dire : " je ne suis pas d’accord avec ces mots ", et défendre votre point de vue, mais vous êtes à chaque fois touché par la musique avant même de pouvoir vous exprimer. Donc la musique a une plus grande responsabilité que les mots.
L’improvisation est plus importante que l’expression des mots. C’est une plus grande responsabilité (encore) dans le sens que la participation dans le moment est, totale, complète.
C’est une force divine (divine car c’est une force supérieure). Ce qui veut dire que vous (les pianistes) n’êtes pas seulement victime d’un message (d’une impulsion) venant de vos propres idées ou de votre " moi ", mais vous devez explorer (dans le monde des sons) une étendue sonore aussi grande que possible (après avoir au préalable assimilé l’impulsion).
Après (simultanément ?) vous devez être touchés par ce son comme si vous ne sachiez pas quoi en faire. Alors seulement vous êtes responsable vis à vis de chaque auditeur, et les auditeurs peuvent être considérés comme tel (il n’y a pas de pianiste).
Dans le même temps, on peut considérer qu’il n’y a pas d’auditeur et que chacun dans la salle participe à la musique ... tout le monde devient pianiste.
Ce processus est celui de la créativité. C’est ce qui motive chaque activité de l’homme du sermon du dimanche à l’heure des retrouvailles dans le bar du coin. Seule la conscience que l’on a ou non de ce fait diffère.
Si vous pensez qu’il est impensable pour vous d’écrire la 9ème symphonie de Beethoven. Si vous refusez de considérer cette éventualité, alors le cocktail de vos idées pourrait bien devenir votre plus grande expérience.
Cela ne veut pas dire forcement que le cocktail des idées de Beethoven n’était pas momentané. C’est la créativité qui fait bouger le monde (encore une fois même si vous ne l’aimez pas ou si vous la connaissez ou non). Nous sommes créés pour participer.
Ceux qui voient de la monotonie dans la nature verront de la monotonie dans une réelle improvisation. Ils ne verront pas le processus et ils translateront leur propre monotonie sur la vision qu’ils en ont. De ce fait il y a des choses parfaitement inintéressantes, que les mêmes personnes voient avec intérêt car elles aiguisent leur vision monotone des choses. Ils attendent que quelque chose vienne à eux, quelque chose de vraiment nouveau !
Une nouvelle couleur, un nouveau disco, des rollers skates au lieu de la course à pied, Allegro à la place d’Adagio, l’extérieur change pour maquiller la pauvreté de l’intérieur.
La participation signifie l’acceptation du défi et savoir consciemment quelle part cela prend dans votre propre vie. A partir du moment où vous êtes amenés à participer, pourquoi ne pas le faire consciencieusement ?
Mais celà veut dire : pas de censure et dans le même temps celà ne veut pas dire : tout va bien, mais plutôt : ne pas être affolé, ne pas être intoxiqué, vous avez le droit de tester en jouant mais vous ne pouvez pas décider ou non d’un changement, vous ne pouvez qu’être là pour le subir.
Alors vous êtes un participant : non seulement vous entendez mais vous écoutez. Ce n’est pas une activité passive. C’est quelque chose de très actif qui se situe entre le mouvement et la chance. C’est ce qui se passe avec un kaléidoscope ; ce ne sont pas les raisons émotionnelles qui construisent un bon schéma mais le potentiel qu’elles contiennent : l’essence et non le superflu.
KEITH JARRETT
© Ella Productions, 2005-2006-2007