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Michel Petrucciani

Michel Petrucciani Lettre à Michel

17 Février 1990 , j’arrive au studio Davout , il est 9h du matin.
Je reste persuadé que mon agent m’a fait une blague hier soir au téléphone : "Serge, tu enregistres demain matin aux studios Davout avec Michel Petrucciani en duo !!! Je sors de chez lui, il a écouté tes bandes, il trouve ça très intéressant et il a envie de t’aider à démarrer ta carrière comme d’autres l’ont aidé en son temps à démarrer la sienne... "

Michel Petrucciani ! Rien que ça et en duo en plus ! Tu parles, c’est encore une de ces plaisant...Bon sang... Il est là, tout sourire devant le studio et en avance en plus ! Je suis littéralement paralysé et incapable de me souvenir jusqu’à mon nom...

Quelques instants plus tard, (ou bien quelques siècles ...) nous sommes devant les deux énormes pianos de concert qui se battent pour savoir lequel des deux va avoir l’ honneur de faire équipe avec Michel et lequel va avoir la chance de me dévorer tout cru ... Je lui laisse bien sûr essayer les pianos en premier. Avec un peu de mal il franchit l’obstacle du tabouret et se met immédiatement à jouer comme s’il était déjà en train d’enregistrer et avec une puissance telle qu’au bout de quelques notes il casse une corde sous le regard ahuri de l’accordeur ...

J’ai réellement pris conscience à cet instant à quel point son jeu, au delà de ses qualités artistiques exceptionnelles, pouvait être aussi intense du point de vue de son rapport avec le clavier.

Nous avons fait 5 versions de son fameux " O NaNa O Yé " en apprenant petit à petit les mécanismes du jeu à 2 pianos, chose que ni lui ni moi n’avions fait auparavant. N’étant pas réellement satisfait de mon jeu, j’aurais bien voulu continuer mais il était exténué, il avait tout donné et ce dès la première prise. Il avait cette capacité très rare, qui est la marque des plus grands, d’ être à son top niveau immédiatement.

J’ai mesuré avec le temps à quel point son geste, si extraordinairement généreux, avait eu un impact sur ma façon d’aborder l’instrument et la musique en général.

Je repense très souvent, avant un enregistrement ou un concert, à la scène de la corde cassée...Je mesure amèrement aujourd’hui à quel point ces moments passés avec lui me manquent...

Thank’s for all, Michel
Serge Forté, Janvier 1999

Dans "lettre à Michel Petrucciani…" je raconte ma rencontre "physique" avec Michel mais, bien entendu, je le connaissais " musicalement " depuis bien plus longtemps.

La première fois que j’en ai entendu parler c’est au début des années 1980 quand il a fait la "une" du journal Jazz Magazine. Je n’ai plus ce journal mais je m’en souviens bien : il était assis devant un Steinway blanc, habillé tout en noir avec un feutre sur la tête. Evidemment, ma première impression fut la surprise et j’avoue que je ne prenais pas tout cela au sérieux pensant à un coup de "marketing". Je ne me précipitais donc pas pour acheter un de ses disques dont le journal me vantait tant les mérites…

Quelques temps plus tard, habitant à l’époque à 20 km de Vienne (France), je me rendais naturellement au festival, invité par un ami. Ce détail a son importance car je ne connaissais pas la programmation du soir. Pour corser le tout, je suis arrivé en retard et le premier concert avait commencé. Pour ceux qui n’y sont jamais allés, il faut comprendre que le festival se déroule dans un cirque romain et que l’on entre en regardant la scène de côté sur la droite. En arrivant, j’entendais clairement un pianiste qui jouait pratiquement comme " Bill Evans " mais entre la perspective et les lumières je ne le voyais quasiment pas. Je finis par faire le tour par les galeries et me trouver cette fois-ci en face. Là, mon impression fut extraordinaire… Je n’avais pas fait le rapprochement avec Michel et dans ma tête, je pensais avec stupeur, qu’il y avait devant moi un gosse de 5 ans qui jouait du piano comme Bill Evans !... Mon ami finit par me retrouver et m’expliqua que c’était Michel Petrucciani ! Le concert fut fantastique. A un moment, j’ai eu un flash et je me suis dit : "je vais travailler dur car j’aimerais travailler un jour avec lui !". Je vous jure que c’est vrai…

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