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Interview Zicline 2004

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Nous étions sous le charme de ses derniers albums, il était donc indispensable de rencontrer Serge Forté. L’homme est à l’image de sa musique, festif et communicatif, sachant faire partager sa passion de la musique avec simplicité et enthousiasme. Et le pianiste n’est pas avare en anecdotes.

Comment êtes-vous devenu pianiste de jazz ? J’étais à la fac de musicologie classique à Lyon, un jour, durant un cour d’harmonie où je ne comprenais rien parce que j’étais arrivé en retard, j’avais oublié mes lunettes… j’ai entendu deux gars à côté de moi qui cherchaient un pianiste pour un groupe de bal. Je leur ai dit que ça m’intéressait et nous avons convié d’un rendez-vous.

J’arrive à la répétition, il y avait beaucoup de musiciens, des violons, des cuivres. Je m’installe et sur le clavier, il y avait des grilles d’accords, des notations avec des lettres ; ce que je n’avais jamais vu de ma vie. Je n’osais rien dire. Le chef d’orchestre annonce :" Nous allons commencer par quelque chose de simple pour le petit nouveau : My Way. " J’en déduis maintenant qu’il devait y avoir d’écrit sur cette grille : intro piano C. Imaginez la scène, une vingtaine de musiciens, moi au milieu, " One, two, three, four !" . (Il siffle) Je ne me sentais pas concerné, je pensais qu’il allait faire répéter les violons. Il s’adresse à moi : " Ca va ? Tu te sens bien ? " " Oui, ça va très bien. " " Alors, nous reprenons, My Way, one… "

Toujours rien. Il désigne les grilles sur le piano : "Mais, tu as les partitions. " Je jette un coup d’œil : " Vous appelez ça des partitions ? " On a fini par s’engueuler assez gravement, moi le traitant d’ignorant, en pensant qu’il avait inventé un code qui ne servait qu’entre eux car ils ne savaient pas lire les notes sur une portée. Je me suis fait jeter avec pertes et fracas ! Par la suite, j’ai mis une annonce pour donner des cours de piano, un type m’appelle et me dit " Je dirige un orchestre de bal.. " " Et vous utilisez ces espèces de lettres bizarres ? " " Oui, le chiffrage des accords avec les lettres. " Je me suis dit que ce n’était pas possible, qu’il y avait une confrérie (rires) des orchestres de bal qui ne savaient pas lire la musique. " C’est une notation qui existe depuis le moyen âge, elle est beaucoup utilisée dans le jazz, allez voir dans un magasin de musique, vous verrez bien ! " Le type a fini par m’inviter à prendre un café et m’a tout expliqué.

Pour en revenir à la question, tous les musiciens de cet orchestre étaient des musiciens de jazz qui faisaient du bal pour gagner leur vie. Tous les morceaux de l’orchestre sonnaient jazzy, notamment grâce au guitariste qui était un fan de George Benson. Il y avait toujours des solos de piano et les gars me lançaient : " Allez ! A toi ! " " A moi quoi ? " Alors je me suis mis à relever le solo du pianiste sur le disque, avec ma formation classique, ce n’était pas tellement difficile. La semaine suivante, je jouais exactement le solo que j’avais relevé. Je suis ainsi devenu pianiste de jazz, petit à petit, parce que j’ai compris que cette musique était la plus intéressante, il y avait à la fois la rigueur et la liberté. Je pense que j’étais programmé pour ça, dans la musique classique, j’avais toujours envie de mettre mes propres notes ou de changer des accords. En 1990, vous avez sorti votre premier album, Vaïna, il était parrainé par Michel Petrucciani. Comment s’est passée cette rencontre ? Très simplement. Un soir, je reçois un coup de fil vers 1h du matin de mon agent de l’époque qui m’annonce qu’il a déjeuné avec Michel et que ce dernier a écouté les bandes de mon disque, qu’il a bien aimé et qu’il a envie de m’aider. " Vous avez rendez-vous demain en studio à 9h ." Je lui demande s’il n’a rien trouvé de mieux pour me réveiller ! " Je passe ensuite la nuit à me demander si c’était un canular. Je croyais tellement que c’était une blague, que je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. J’arrivais à 9h au studio, Michel était déjà là pour m’accueillir, je n’avais plus envie de rire. Il m’a accueilli d’une façon extraordinaire, très chaleureuse. On avait trois heures pour enregistrer quelque chose en duo. On a choisi un morceau de sa composition, O nana oyé, un morceau des îles, assez festif, puis on est allé au restaurant. On a parlé de musique et on a refait le monde.

C’est un pianiste qui vous a influencé ? Je l’ai vu pour la première fois au festival de Vienne en 1980. J’étais avec un copain à qui je dis : " Il y a un enfant de cinq ans qui joue comme Bill Evans ! " C’est lui qui m’a dit qu’il s’agissait de Michel Petrucciani. J’ai été influencé par sa façon toujours festive d’aborder la musique, privilégier toujours la mélodie plutôt que l’intellectualisme à outrance et aussi par son approche physique du piano. Michel était quelqu’un qui mettait beaucoup d’intention dans chaque note. Et puis j’aimais bien son côté latin, nous avons tous les deux des origines italiennes.

D’autres pianistes vous ont influencé ?

Bien sûr, Keith Jarret, que j’ai découvert dans une boum d’étudiants où quelqu’un a mis le Köln Concert, tout le monde s’est tu et a écouté bouche bée. Il faut dire que nous étions tous étudiants en musicologie. C’est un disque qui a hanté mes nuits. Et quand il a sorti les standards aussi ce fut un moment très important. Puis il y a eu Oscar Peterson, je connaissais sa musique par les disques, mais je me disais que c’était du blues et comme je n’étais pas né à Harlem … Jusqu’au jour où j’ai participé à un stage avec John Abercrombie, il nous a demandé de jouer un blues. A l’époque, j’étais très influencé par Chick Corea et il m’a repéré : " Not a Chick Corea blues, pure blues ! " J’en étais incapable. Il m’a conseillé d’écouter Oscar Peterson : " Tu as construit ta maison en commençant par la peinture, mais tu n’as pas les fondations. " J’ai ainsi redécouvert Oscar Peterson, sa musique très festive aussi avec une technique hallucinante et j’ai appris à jouer le blues.

Venons-en à votre dernier album, Thanks for all, comment est né ce projet avec Mino Cinelu ? A la suite de ma rencontre avec Oscar Peterson, j’ai discuté avec son producteur, lui disant que j’avais envie de faire un album dans un bon endroit avec un bon piano. Il m’a dit : " Pourquoi ne pas aller à New York, ce n’est pas plus cher qu’ailleurs ? " J’avais envie de jouer avec un maximum de musiciens sur place et je voulais un percussionniste. C’est Philippe Saisse qui m’a conseillé Mino. Dans ma tête, Mino était américain, alors quand j’ai appris qu’il était né à Saint-Cloud… Il a été très touché qu’un français pense à lui, il m’a demandé une démo et m’a rappelé en me disant OK. Jérôme Sabbagh, saxophoniste français aussi expatrié aux Etats-Unis m’a conseillé le batteur Darren Beckett et je suis parti avec mon bassiste. On s’est retrouvé en studio, on avait deux jours, c’était un gros pari sans s’être jamais vu. Mais il y a eu tout de suite une grande qualité d’écoute, au delà de la technique. Et puis l’entente a été parfaite entre Darren et Mino, ce qui n’est pas évident entre un batteur et un percussionniste qui ont souvent tendance à se marcher sur les pieds. Nous avons, par exemple, enregistré Caravan en une seule prise. Nous avons même une vidéo de l’enregistrement en studio et dans New York, je pense la sortir un jour.

Vous accompagnez aussi la chanteuse Sheila Jordan, il y a eu un beau concert au New Morning en octobre 2003.

Oui, je l’ai rencontrée par l’intermédiaire du contrebassiste Cameron Brown qui jouait avec elle en duo. Ma femme et moi l’avons rencontrée et ça a tout de suite accroché. Pascale (ndlr :sa femme et son agent) s’est proposée de devenir son agent pour l’Europe et lui a demandé de tourner avec mon trio. Elle a aussi eu l’idée de fêter ses 75 ans au New Morning avec un concert spécial dans lequel il y aurait des invités. Nous avons demandé à Paolo Fresu et David Linx de venir. Nous en avons profité pour mettre le concert sous le sigle de notre association JASOS (Association d’Aide aux Orphelins du Sida en Afrique du Sud).

Revenons-en à votre musique, vous accordez beaucoup d’importance à la mélodie dans vos compositions.C’est peut être à cause de mes origines italiennes. Je ne peux pas composer ni jouer une musique sans mélodie. Pascal Anquetil (journaliste de jazz) parle de cantabile, c’est aussi un mot qui revenait souvent dans la bouche de Chopin. Pour l’album La Vie En Bleu, mon album sur les chansons françaises, j’ai choisi des mélodies extraordinaires. Comme je ne peux pas chanter les paroles aux gens, il faut que la mélodie ait sa propre intensité.

Des influences classiques, jazz, la chanson française mais aussi la musique latine… Ce qui m’intéresse dans la salsa, c’est le rythme. Personne ne joue sur le temps contrairement aux boîtes à rythmes et aux beats techno. Avec un orchestre de salsa, tu ne peux pas rester sur place. En fait, je suis intéressé par les harmonies du jazz mélangées aux rythmes latins. On m’a parfois comparé à Michel Camilo qui a aussi travaillé dans cette voie. Mais lui est originaire de Saint Domingue. Thanks for all est un mélange de tout ce que j’aime, latin jazz, classique … avec le jazz, on peut s’approprier les œuvres sans se faire lyncher, ce qui n’est pas le cas dans le monde du classique.

Vous privilégiez la formule du trio ? C’est presque par hasard, jusqu’à présent je ne me suis pas lié avec un trompettiste ou un saxophoniste. J’aimerais travailler avec Paolo Fresu mais ce n’est pas facile de jouer sur scène avec lui, il est très pris. Je pense aussi à faire des séries de duo.

Avez-vous un groupe régulier ? Dans le jazz on n’est pas comme les Beatles, excepté peut-être E.S.T (Esbörn Svensson Trio), on est obligé de faire des rencontres, d’avoir plusieurs possibilités. Je joue principalement avec Stéphane Kérecki ou Peter Herbert à la contrebasse et Karl Jannuska à la batterie.

©Zicline 2004

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