La Tribune de Genève
janvier 2003Ce n’est pas la chanteuse de jazz la plus célèbre,
mais c’est à coup sûr la plus attachante.
A 74 ans, Sheila Jordan a conservé une énergie époustouflante, un plaisir de chanter communicatif.
Elle dialogue avec le public, blague avec son complice le contrebassiste Cameron Brown, évoque, au gré de ses improvisations vocales, l’instant présent, une pensée fugitive, le souvenir d’amis chers.
Plus qu’un concert, elle met en scène et en musique sa propre existence, avec un naturel inouï. De Charlie Parker à Mal Waldron, la chanteuse a côtoyé tous les géants du jazz d’après-guerre, apprenant à leurs côtés le feeling, le swing, l’improvisation.
Son maître Lennie Tristano lui demandait de reproduire avec sa voix les solos du Bird, de Lester Young. D’où cette facilité, cette fluidité de l’émission vocale, qui reste toujours douce et maîtrisée.
Au fil des ans, la voix de Sheila Jordan s’est amincie, mais elle est encore capable de feux d’artifice, d’envolées sublimes.
Qu’importe la technique quand tout le reste - l’émotion, l’humour, une liberté souveraine, le poids d’une vie - s’égrène avec une telle grâce, l’air de ne pas y toucher.
Infailliblement soutenue par Cameron Brown, vrai tisserand sur soie de la contrebasse, Sheila Jordan peaufine à la perfection cet art du dialogue si particulier.
Dans la ronde fantastique de ses chansons passent les ombres de Charlie Parker, de Billie Holiday, de Gershwin, de Fred Astaire.
Sheila Jordan raconte son enfance, sa découverte du jazz, son amour pour New York, ses rencontres, jusqu’à cette déchirante berceuse écrite pour elle par le pianiste Mal Waldron, juste avant sa mort en novembre dernier.
Samedi soir, pendant un peu plus de deux heures, l’esprit du jazz s’est invité au Sud des Alpes, par la grâce d’un petit bout de femme à la coupe de cheveux délicieusement rétro, qu’on espère revoir au plus vite.
Luca Sabbatini
© Ella Productions, 2005-2006-2007