Le Matin (Suisse)
janvier 2003Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes chanteurs de jazz ont (presque) disparu, dame Sheila Jordan continue à prêcher la belle parole, de fièvre et d’émotion !
Ceux qui la découvrent aujourd’hui sont conquis par la fragilité enfantine du timbre, par la délicatesse presque adolescente de la note parfois dévoilée d’extrême justesse. Et pourtant…
A l’heure où ce sont plutôt les nymphettes qui font gentiment illusion en chantant des standards qui ont quatre fois leur âge et dont les harmonies demeureront pour elles à tout jamais un mystère, Sheila la Grande nous rappelle que le jazz ne s’apprend pas dans les livres ou les salles de classe bien propres.
Son jazz à elle, elle en a eu la révélation dès le début des années 1940 et elle n’en finit pas de nous transmettre l’émerveillement qu’elle a ressenti à son contact.
Chanteuse immédiatement, avide de liberté, elle a compris très vite que, pour toucher au cœur, il fallait se donner les mêmes moyens d’expression que les instrumentistes.
Cela permet de se libérer d’un canevas mélodique souvent très contraignant, si magnifique soit-il, et d’exprimer alors au travers de l’improvisation les vraies qualités du musicien.
Charlie Parker, le mentor : Le premier héros, avec lequel elle aura d’ailleurs l’occasion de partager la scène pour quelques jams qui la marqueront au fer rouge, c’est Charlie Parker !
Sur ses solos, qu’elle considère dès lors comme de vraies compositions, Sheila Dawson (son nom de jeune fille) appose des paroles originales et les chante en hommage à son fameux mentor, avant, bien sûr, de s’envoler dans ses territoires musicaux propres.
Mais parfois la vie décide pour vous d’une trajectoire un brin différente… Devenue l’épouse du pianiste Duke Jordan, Sheila va laisser glisser sa propre carrière dans l’ombre, cela d’autant que relativement rapidement elle devra s’occuper toute seule…de sa fille.
Mais, lorsqu’on s’est permis d’être l’animatrice d’un groupe vocal préfigurant le travail du trio Lambert-Hendricks-Ross, qu’on a pris des cours avec Lennie Tristano, qu’on a reçu des encouragements de Parker et de l’ami Dizzy, et que le feu demeure le même malgré les années qui défilent, il est logique de raviver la flamme un beau soir, dans un club de Greenwich Village, quand bien même on tape à la machine la journée pour faire bouillir la marmite familiale…
Sheila, tranquillement mais sûrement, va devenir dès le début des années 1960 une des voix importantes des clubs new-yorkais.
Rien ne lui fait peur, à moins que le cœur n’y soit pas.
Mais, si l’urgence est au rendez-vous, Sheila est ponctuelle.
Des projets les plus imposants aux plus dépouillés, sa voix demeure une griffe délicieusement personnelle qui s’ajoute aux forces instrumentales en présence.
Et, parmi ceux qui vont faire appel à elle ou faire un bout de chemin en sa compagnie, on peut citer George Russell, Roswell Rudd, Carla Bley, Steve Kuhn, Lee Konitz, Steve Swallow, Tom Harrell, George Gruntz, Arild Andersen, Harvie Swartz ou encore Cameron Brown, son double musical de l’heure.
Parce que la présence, la maîtrise et la manière qu’a Sheila de faire vibrer l’espace ambiant s’accommodant idéalement de la complicité voix-contrebasse, lui offrent à la fois la liberté qu’elle chérit et la pulsation qui lui est vitale.
Yvan Ischer
© Ella Productions, 2005-2006-2007