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Le Temps (Suisse)

février 2003

En deux temps trois mesurettes, le placard honni garnit la porte du club :
« Concert complet ».

Plus un recoin vacant à l’AMR de Genève samedi, quand Sheila Jordan de Manhattan saisit le microphone.
La frange impeccable, la fleur à l’oreille (à la manière de Billie Holiday), les fleurs sur la chemise (à sa manière propre), la vocaliste inspire.
Cameron Brown, son associé en swing, comme seul interlocuteur envisageable.
Si Sheila Jordan, dans sa 75e année, voyage tellement avec une contrebasse seulement, c’est que tout le reste - les accords du clavier, le clinquant de la cymbale, le solo du ténor même - est à jamais inscrit en elle.
Rien de plus désagréable que d’avoir en mémoire un feutré, une articulation, un timbre découvert sur des disques vieux, puis de découvrir qu’avec le temps tout cela s’est dissipé, flétri.
Sheila Jordan a changé, oui. Mais elle s’est épanouie.

« Il arrive un moment où rien ne compte que la musique », murmure-t-elle dans un de ces longs interludes qui font de son spectacle une sorte de one woman show de l’intime.
Derrière elle, flottent, rôdent et vrombissent les ombres bénies de Bird, de Lester Young, de Miles, de Billie, de son ex-mari Duke Jordan et de Mal Waldron qu’elle n’a pas vu partir.
Ils ont tous collaboré à la construction de son personnage. Pas une actrice.
Mais une femme qui a vécu un moment précis de l’histoire, un moment qui, pour presque tous, appartient au temps des légendes. Presque au temps du rêve.

Ainsi, dans cette voix veloutée-acide surgit çà et là un solo entier de Charlie Parker qu’elle onomatopise, concentrée et distante.
Un « Goodbye Pork-Pie Hat » de Mingus pour Lester, un « All Blues » de Miles pour son peuple entier, un chant cherokee parce que sa mémoire à elle commence là très précisément.
Pot-pourri de refrains noirs, de litanies peaux-rouges. Peu à peu, Cameron Brown-derrière sa quatre-cordes harassée par la chaleur-ouvre ses lèvres. Et le sourire ne le lâche plus.
Même dans les courts instants de vertige où tout pourrait se ficher par terre, où cela n’arrive pas et où, donc, le jazz a lieu.

On pourrait dire que Sheila Jordan est la plus grande chanteuse de jazz vivante.

Mais le péremptoire ne sied pas à ce chant à la lisière du silence.

Arnaud Robert

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