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Le Temps (Suisse)

janvier 2003

Sheila Jordan, septuagénaire, est sans doute la dernière chanteuse indispensable du swing moderne

Pluie de bitume sur Manhattan, à deux pas de Thanksgiving.
Sheila Jordan, en béret de feutre et pourpre à lèvres pailleté, s’enfonce dans un éclat de rire interminable. Ce rire en trompinette qui surgit ça et là dans sa discographie concentrée.

Sheila Jordan a 74 ans. II y a deux jours, elle a chanté avec le contrebassiste Cameron Brown à la Knitting Factory, lévité - plutôt - de sa voix de petite fille grandie vite.
La maturité arrive tôt dans les mines de charbon de Pennsylvanie où elle naît en 1928. Surtout lorsqu’on a en soi l’amour d’un rythme noir.
Sheila quitte alors la misère excentrée pour goûter à la misère métropolitaine. A New York, teenager au caractère tout trempé, elle improvise avec Charlie Parker, se marie avec son pianiste Duke Jordan, enregistre pour Blue Note et quelques labels défunts depuis lors.
En bref, elle se grave une voix en cristal de verre, aux reflets de Billie Holiday et de Bird mais aussi à ceux, moirés, du chant peau-rouge.

Jamais un timbre jazz ne paraît avoir été aussi injustement passé sous silence (relatif). Sheila n’a pas la blondeur ripolinée de Diana Krall, elle n’a pas les tresses rastafariennes de Dianne Reeves.
Elle se contente de saisir par tous les bouts imaginables ces petites poésies patrimoniales qui, depuis cinquante ans pas plus, font la substance de l’Amérique noire.

Un miracle soufflé que rien ne saurait rendre dispensable.

Arnaud Robert

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